Comment cartographier le chaos des données ?

Publié par Laurent Baleydier
25 mai 2026
data viz complexity

Regards croisés : Laurent Baleydier répond aux questions de Malika Ait El Mouden sur la donnée, le langage naturel, la visualisation de l’information et les mutations profondes de notre rapport au savoir. Un échange lucide sur les origines du web sémantique, les promesses de l’IA et la quête du sens dans un monde saturé de données.

1- Qui es-tu et comment es-tu tombé dans la tech, l’innovation et l’entreprenariat ?

Mes parents ont joué un rôle fondamental. Pendant la semaine, ma mère tolérait que je construise des téléphériques en légos entre le tapis de ma chambre et l’étage du lit superposé. Je démontais la locomotive, j’adaptais une poulie pour tracter la ficelle qui servait de câble, je construisais des pilonnes supportés par des bidons de lessive. Et le week-end, à la campagne, mon père me prêtait son atelier pour inventer des caisses à savon, des cabanes dans les arbres, des mangeoires pour les oiseaux… il me prêtait aussi son premier ordinateur en 1981, programmable en assembleur, ce qui a ouvert le champ des possibles. Je suis donc devenu assez naturellement ingénieur généraliste.

2- Revenons sur KartOO : quelle était l’ambition de cette start-up et quelles intuitions fondamentales as-tu explorées et développées qui résonnent encore aujourd’hui ?

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Kartoo, c’est la rencontre improbable entre une encyclopédie et le système solaire. En 1995, mon oncle essayait de vendre à Hachette une gamme de CD-ROM très innovants pour apprendre à apprendre, se concentrer, mieux mémoriser. Mais ses interlocuteurs étaient focalisés sur un besoin : transformer les encyclopédies du groupe en outils numériques.

De mon côté, je testais des programmes pour simuler le problème à trois corps : lorsqu’on a trois astres qui s’attirent, il n’existe pas de solution mathématique pour définir leurs trajectoires : on doit se résigner à utiliser un calcul approximatif sur ordinateur, pour les tracer segment par segment. Le résultat du programme est vraiment surprenant : alors que nous sommes habitués à voir le soleil, la terre et la lune se tourner autour avec une régularité parfaite, la plupart des simulations montrent un des 3 corps qui est éjecté tandis que les deux autres se tournent autour. Mais lorsque l’on ajoute plus de corps et que l’on modifie légèrement les lois d’attraction, toute cette matière semble devenir vivante : le mouvement ralentit, les corps s’organisent dans l’espace et se synchronisent.

Je me suis alors amusé à remplacer les corps célestes par les définitions de l’encyclopédie : la force d’attraction était proportionnelle au nombre de mots communs à deux définitions. Là encore, le programme semble devenir intelligent : toute l’encyclopédie devient une sorte de paysage avec des régions thématiques, sur lesquelles on peut zoomer pour trouver le sujet souhaité, jusqu’aux définitions des mots. Quelques années plus tard, avec l’arrivée d’internet, j’ai créé l’entreprise KartOO avec mon cousin, en appliquant la même idée aux résultats d’un moteur de recherche : deux sites sont proches sur la carte, s’ils ont des thèmes en commun. Mais ce n’est qu’en 2024 que j’ai fait le lien entre ces cartographies et l’I.A., en lisant un livre de Yann LeCun, je suis tombé de ma chaise : la méthode qui permet au programme d’apprendre efficacement (la rétropropagation de gradient) utilise les mêmes équations que mon système pour tracer des cartes thématiques. J’avais sous les yeux, depuis 1995, une des clés de l’I.A. avancée.

3- Qu’as-tu appris du fait d’avoir été en avance sur ton époque ?

Cette curiosité pour le mouvement des astres m’a permis d’avoir un temps d’avance en cartographie de l’information, et le manque de curiosité pour les réseaux de neurones m’a fait manquer les premiers wagons du train de l’I.A. Tout est une question de point de vue. Ce qui m’intéresse, c’est de développer des outils qui aident à modéliser la complexité du monde qui nous entoure,  pour être en phase… avec moi-même.

4- Quel est ton regard sur l’IA  en 2026 : quelles avancées actuelles t’enthousiasment le plus ? Quels risques te  préoccupent dans son adoption massive, presque incontrôlée ?

Les modèles de langage que l’on peut installer localement progressent : on peut dire qu’ils sont plus pertinents. Je préfère argumenter qu’à niveau égal, ils consomment moins de ressources. Je les utilise sur des serveurs recyclés, alimentés par des panneaux solaires, pour analyser des tendances sur l’actualité, par exemple.


Dans le cadre de ma veille technologique, je teste aussi ponctuellement les gros modèles, avec l’arrivée du multi-agents. C’est mitigé : les progrès sont certains sur des applications bien nourries par la masse de données, comme le développement web, mais ils sont plus aléatoires dans d’autres domaines comme le marketing ou mon domaine d’expertise : le dataviz.


Et puis, il y a les applications abjectes comme l’utilisation de l’IA pour faire la guerre, pour laisser des drones décider en une fraction de seconde de la vie ou la mort d’une « cible » déshumanisée.

Enfin, je suis inquiet pour les générations qui arrivent. C’est épuisant de piloter une IA en tant qu’expert et facile de perdre ses premières compétences si on laisse l’IA les appliquer, sans s’exercer. Avec un ami, Philippe Ruby, nous avons créé une série animée pour parler de ces dangers : c’est l’histoire d’une jeune volcanologue auvergnate, Lavaa, qui s’oppose à une IA qui a dérivé, pris le contrôle de médias, de marchés financiers, de réseaux, d’objets connectés, et cherche toujours plus d’énergie. La nature va donner un coup de pouce à Lavaa de façon inattendue, pour tenter de hacker le système. Le message, c’est que notre bonheur et sans doute notre salut, passent par une reconnexion à la poésie, au « beau » : la technologie nous rend trop rarement heureux.

5- Selon toi, quels principes devraient guider les organisations pour utiliser l’IA (et nos données) de manière responsable ?

Je crois que ça dépasse le cadre de l’IA et là encore j’ai une approche liée à mon intérêt pour les systèmes complexes : si une entreprise prospère, mais qu’elle détruit son environnement sociétal, environnemental, ou même économique, alors elle disparaîtra à long ou moyen terme. Et il en va de même pour nous, les humains. Si nous détruisons notre écosystème, la vie va devenir compliquée pour tout le monde, et la concurrence va être remplacée par le mode de survie le plus répandu dans la nature, hors période d’abondance : la solidarité.

6- Conseil aux curieux et passionnés de l’IA: quel conseil donnerais-tu à ceux qui s’enthousiasment pour l’outil sans prendre suffisamment de recul sur les modèles, les données, la sécurité et la souveraineté ?

C’est délicat de donner des conseils, mais je suis bien placé pour comprendre comment fonctionnent ces IA puisqu’elles réagissent comme les systèmes complexes, que je conçois depuis 20 ans : les positions d’équilibres, qui correspondent aux résultats sont très variables et instables. Une petite perturbation ou une condition initiale légèrement décalée donne des résultats totalement différents. On peut limiter ces instabilités en accentuant les forces d’attraction, mais dans ce cas, on obtient des résultats moins clairs, sans aucune originalité.

On peut aussi ajouter une force faible mais constante pour orienter (donc manipuler) les résultats. Enfin, les résultats sont encore modifiés si on élargit le système : pour une IA, ça revient à ajouter des paramètres. Le corolaire du point précédent, c’est qu’une IA ne sait pas qu’il lui manque des paramètres pour donner un bon résultat : elle ne sait pas qu’elle ne sait pas. Alors faire confiance et dépendre d’un outil instable, manipulable, paramétré et surveillé par des structures qui font passer l’Ethique bien après leurs résultats financiers et leur préférence nationale, c’est aussi risqué que de conduire une voiture sans contrôle technique ni assurance !

7- Que construirais-tu aujourd’hui avec les technologies disponibles… et que tu explorais déjà il y a près de 20 ans ?

A l’époque, nous avions compris qu’une bonne carte de données devait être claire, belle, et porteuse de sens. Nous étions forts sur les deux premiers points, et nous essayions d’intégrer des outils sémantiques pour améliorer le troisième. Mais ils consommaient énormément de ressources, et ralentissaient nos affichages. Aujourd’hui, une IA nous permettrait d’afficher rapidement sur la carte des mots-clés très pertinents. Et d’ailleurs, je travaille en ce moment sur la problématique inverse : proposer des cartographies thématiques pour nous aider à mieux contextualiser nos demandes auprès des IA. C’est un outil qui nous devrait nous aider à comprendre ce qu’il y a dans ces boîtes noires.

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8- Si tu devais transmettre une seule conviction aux innovateurs d’aujourd’hui, laquelle serait-elle ?

Pour trouver le graal de l’Innovation, il ne faut pas le chercher directement. C’est la technique de la sérendipité : garder l’objectif en tête, mais explorer d’autres pistes. Et j’ajouterais : avec un certain plaisir.

Ce n’est pas une recette magique, c’est une technique que j’ai expérimentée sur de nombreuses bases de données : si on donne aux utilisateurs un outil de recherche classique, les mots clés qu’ils tapent les guident vers seulement 10% des résultats. Alors que si on leur propose une interface pour naviguer de proche en proche en utilisant des mots clés, alors, de rebonds en rebonds, ils sont lentement guidés vers les résultats attendus. Donc pour les innovateurs, « Le mythe des princes de Serendip » est une lecture inspirante

Pour en savoir plus sur Laurent Baleydier, par ici

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